40 – Le pansement Chimfunshi

40 – Le pansement Chimfunshi

Chimfunshi, littéralement « le lieu de l’eau » en Bemba, se trouve au fond de la brousse zambienne dans la province de la Copperbelt. Le village le plus proche est à une heure de piste, et les grandes villes (Kitwe et Ndola) à plus de quatre heures de route. Dans l’autre sens, de l’autre côté du fleuve Kafue, se trouve la République Démocratique du Congo.

Gentiment, Wayne nous dépose à la gare routière de Lusaka tôt le matin, avant d’aller au travail. Huit heures de route plus tard nous descendons au croisement vers Chimfunshi. Nous restons assis pendant ce qui semble un très long moment au bord de la route. Nous passons le temps en observant des gamins qui jouent sur un talus et les dames qui tentent d’alpaguer les voitures qui filent sur le goudron pour leur vendre d’énormes champignons ou des poissons assaillis par les mouches. Nous achetons d’ailleurs un champignon, ainsi que quelques morceaux de soja, des tranches de pastèque et des bouteilles de Fanta pour accompagner notre dîner de nouilles instantanées. Un 4×4 de Chimfunshi arrive enfin pour nous récupérer (ainsi qu’une demi-douzaine de sacs de farine de maïs) et nous permettre de couvrir les quinze derniers kilomètres.

Chimfunshi n’est pas vraiment une destination touristique. Alors pourquoi sommes-nous sortis des sentiers battus et de notre route ? En fait Heather a toujours imaginé venir ici après avoir découvert que l’auteure de son livre préférée étant enfant, Elizabeth Laird, était venue ici pour se documenter et écrire « Chimp Escape ».

Chimp Escape raconte l’histoire d’une fille qui sauve un chimpanzé orphelin avant qu’il ne soit vendu au marché noir et l’emmène dans un refuge pour animaux. Les livres de Laird ne sont pas des contes de fées, ses personnages ne sauvent pas le monde. Cependant ils parlent aux enfants de sujets importants d’actualité comme la conservation, les réfugiés ou les guerres civiles. Le personnage ne fait pas disparaître la chasse, la consommation ou la capture des chimpanzés, mais elle fait ce qu’elle peut pour un d’entre eux. Dans le livre, le refuge est décrit par ses propriétaires comme « un pansement sur une blessure très profonde qui aurait besoin, oh, je ne sais pas, de points de suture, d’une opération, d’une greffe de peau ou d’autres choses encore. On ne peut qu’apporter un peu d’espoir ici, sauver une partie des victimes… Nous ne réglons pas les problèmes ici. Nous ne faisons que recoller quelques morceaux ».

A Chimfunshi nous avons le privilège de rencontrer en chair et en os une de ces personnes qui posent des pansements sur les blessures du Monde.

Sheila Siddle grandit dans une petite ferme du Lancashire jusqu’à ce que ses parents décident, après la guerre, de vendre leurs terres et de partir à l’aventure avec leurs trois enfants et leur chien, Tim. Tous les six se rendirent du Lancashire jusqu’au Cap dans un camion que le père de Sheila avait fabriqué à partir de cinq ex-véhicules militaires.

Dans les années 50, Sheila s’installa en Zambie et en 1972 elle fit l’acquisition de vingt-deux hectares de terrain le long du fleuve Kafue avec son mari, Dave. En 1974, le gouvernement zambien leur alloua quatre mille hectares et le droit de faire paître des troupeaux, faisant d’eux des éleveurs de bétail. Dix ans plus tard, les Siddle commençaient à préparer leur retraite quand un garde forestier se présenta à leur résidence avec un chimpanzé malade et gravement blessé, dont la mère avait été abattue. Ils se trouvèrent face à un dilemme : laisser mourir ce jeune singe ou le prendre en charge pour le sauver. 

A cet instant, ils ne pensèrent plus au long-terme. Tout ce qui importait c’était ce petit chimpanzé dans leurs bras, à l’article de la mort. Ils le prirent avec eux, l’appelèrent Pal et s’occupèrent de lui. La nouvelle que Dave et Sheila avaient sauvé un chimpanzé se répandit vite et, sans vraiment réaliser ce qui se passait, ils passèrent de fermiers presque retraités à gérants du plus grand refuge pour chimpanzés au monde. La célèbre Jane Goodall elle-même fit appel à eux pour un chimpanzé nommé Milla qu’elle avait trouvé enfermé dans une cage dans un bar de Tanzanie.

Les Siddle avec Jane Goodall

Notre tente installée, nous trouvons un employé pour savoir si nous pouvons visiter les lieux. Il acquiesce, nous dit qu’il est sur le point d’aller faire son tour des enclos, et nous propose de nous prendre à l’arrière de son pickup. Nous nous accrochons comme nous pouvons dans le véhicule plein de poussière, il faut se protéger des branches qui pendent au-dessus de la route et du vent qui fouette le visage. Nous sommes contents d’être arrivés. Pour Heather, c’est la fermeture d’un chapitre.

Il nous conduit à un ensemble de bâtiments surplombé d’acacias. Au milieu se trouve une petite maison en briques. Des poulets, canards, oies et chiens filent entre nos jambes. Notre chauffeur désigne deux employés qui travaillent. Nous remarquons alors qu’il lui manque un doigt. Un des hommes nous conduit le long des enclos qui entourent les bâtiments. Il y a là des babouins, des vervets et des chimpanzés. Chaque singe a son histoire propre, tous ont soufferts de blessures physiques ou psychologiques infligées par des braconniers ou dans des cirques.

Notre guide frappe à la porte. « Sheila, Sheila tu as des visiteurs ! ». Le chien à l’entrée se dresse alors sur ses pattes et se traîne vers nous en aboyant frénétiquement. Quelques minutes s’écoulent puis une vieille dame apparait avec son déambulateur. Sheila a le visage chaleureux et bienveillant de ces personnes qui vous donnent envie de les prendre dans vos bras. Elle nous demande d’où nous venons et nous invite à revenir prendre le thé demain.

Le lendemain matin, nous sommes déposés devant sa porte. Comme promis, le thé nous attend. Nous sommes suivis du regard par des perroquets jaco d’Afrique et par le chien qui aboie toujours autant. Nous nous asseyons autour de la table de la salle à manger.

Sa maison est chaleureuse, elle rappelle à Heather celle de ses grands-parents : des photos à tous les murs (enfants déguisés, animaux de compagnie, hommes en uniforme et portraits de famille), et des décorations de Noël un peu kitsch accrochées partout. Derrière la maison se trouvent de gigantesques avocatiers et figuiers. 

Sylvia, la fille de Sheila, pousse sa mère en fauteuil roulant jusqu’à la table et nous sert du thé et des biscuits. Sheila insiste pour que nous mangions, pendant qu’elle nous montre ses albums de photos. Nous nous sentons privilégiés d’être reçus chez elle, malgré son âge (89 ans !) et la cohorte de visiteurs qu’elle a déjà dû rencontrer.

Son visage s’illumine à mesure qu’elle fait défiler les photos de bébés chimpanzés de Chimfunshi. En particulier, elle est heureuse de partager avec nous ses photos de Billy. Billy n’est pas un chimpanzé, non, c’est son hippopotame de compagnie. Oui, vous avez bien lu ! Elle avait seulement une dizaine de jours quand elle fut trouvée sous le corps de sa mère, tuée par des braconniers. Elle faisait la taille d’un petit chien à son arrivée à Chimfunshi. Sheila s’en occupa alors, dans l’espoir de pouvoir la réintroduire dans la nature quand elle serait assez grande pour se défendre des crocodiles. Mais Billy se voyait plutôt comme le chien de garde de Sheila. La maison des Siddle devint la sienne (enfin, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus passer par la porte !). Elle pesait plus de 680 kilos et avalait des choux entiers en une bouchée. Sans surprise, elle finit par briser le canapé des Siddle, sur lequel elle aimait s’asseoir. Billy venait tous les jours frapper à la porte pour réclamer sa ration de lait. Sheila nous montre des photos d’elle dans la piscine du jardin, initialement construite pour les petits-enfants des Siddle avant que Billy ne l’envahisse. Lors des sorties sur le fleuve, elle préférait monter sur les bateaux plutôt que nager ! Il arriva que Billy suivît des groupes d’hippopotames sauvages qui passaient par là, mais elle finissait toujours par revenir. Elle fut un hippopotame de garde loyal et protégea les Siddle des voleurs et des intrus (on imagine assez facilement leur terreur à sa vue !) jusqu’à sa mort, empoisonnée par des cambrioleurs.

Cliquez sur les flèches pour faire défiler des photos de Billy:

Sheila nous montre aussi un livre de photos poignantes témoignant du massacre des chimpanzés et des désastres de la déforestation. Elle nous raconte qu’avant la Zambie était couverte de forêts luxuriantes. Maintenant il n’y a que des plaines à perte de vue. C’est ce que nous avons vu dans le bus qui nous a conduit ici depuis Lusaka : des kilomètres de plaine, pas de forêts. Seulement les mines de cuivre et charbon et le défilé des immenses camions qui transportent les minerais. Les troupeaux d’éléphants étaient courants autour de Chimfunshi. Il n’y en a plus aucun maintenant. La peine se lit sur le visage de Sheila à la vue de ces photos. Elle nous explique que ce n’est pas qu’un problème africain, c’est aussi la faute de ceux qui achètent tout ce bois.

On estime que près de cinq millions de chimpanzés vivaient en Afrique de l’Ouest et centrale au début du 20ème siècle. Aujourd’hui l’espèce est classée en danger d’extinction. Ils sont victimes de la déforestation et de la chasse, mais aussi de la capture pour être vendus comme animaux de compagnie ou pour les cirques et zoos. Tous les chimpanzés qui sont pris en charge par les Siddle sont traumatisés et ont besoin de soins intensifs, certains sont même accros au tabac ou à l’alcool.

Chimfunshi est dirigé aujourd’hui par Innocent Chitalu Mulenga, s’étend sur quatre mille hectares et abrite plus de 130 chimpanzés venus de partout dans le monde, y compris Pal, le premier pensionnaire. Le refuge n’a rien d’un zoo. Les chimpanzés vivent dans d’immenses enclos de forêt tropicale, dans les conditions les plus proches de leur habitat naturel. Ici, ils peuvent vivre leur vie de chimpanzés avec leurs congénères dans un environnement sain. Chimfunshi ne les chouchoute pas, ils sont traités comme les animaux sauvages, agressifs et hiérarchisés qu’ils sont (ce qui explique le doigt manquant de l’employé de ce matin !).

La forêt où les chimpanzés sont libres de circuler.
Vous voyez le groupe qui se cache du soleil ?

Chimfunshi ne rejette aucun animal en détresse. Au fil des ans, ils accueillirent aussi des babouins, des vervets, des perroquets, des antilopes, des chouettes, des moutons ou des paons.

Ils visent aussi à apporter un soutien aux communautés locales. Tous les employés sont logés sur le site, qui abrite également une école et un centre médical. Nous passons un long moment avec Dominic, le gardien en chef, qui nous décrit patiemment leur travail. Il nous explique qu’il a voyagé au Cameroun pour visiter un autre refuge pour chimpanzés, afin de partager des idées et s’entraider.

Lors de la visite d’un autre enclos à l’autre bout du site, les gardiens nous invitent à partager leur repas. Nous nous asseyons en cercle, faisons des boules de Nsima bien chaud avec nos doigts, puis y enfonçons notre pouce pour les tremper dans la sauce placée dans la casserole en face de nous.

Les chimpanzés n’ont pas ce même sens du partage au moment de recevoir les « oranges de brousse » que les gardiens leur lancent par-dessus la clôture comme des confettis. Là apparaît la hiérarchie du groupe : les mâles dominants se servent en premier pendant que les autres attendent. Certains n’y ont même pas droit et doivent se retrancher en haut d’un arbre. Haha !

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la vidéo :

Chimfunshi ne sauve pas le monde, et ne résout pas tous les problèmes. Ils s’attachent à faire ce qu’ils peuvent. Dave et Sheila ne se sont jamais arrêtés pour réfléchir aux raisons pour lesquelles ils ne pouvaient pas aider Pal, ou pour trouver d’autres personnes pour l’aider. Ils l’ont fait, tout simplement. Ils ne connaissaient rien aux chimpanzés, mais leurs efforts ont abouti à un résultat extraordinaire. Grâce à eux, beaucoup de singes ont été sauvés et des gens ont été éduqués sur l’importance de préserver la planète et les animaux.

Les blessures du monde semblent souvent trop nombreuses ou trop profondes. Mais on peut se concentrer sur les pansements que l’on peut poser. Selon les mots de Jane Goodall : « J’aime voir le monde comme un puzzle. Si vous regardez l’image complète, c’est écrasant et terrifiant. Mais si vous vous concentrez sur votre petite pièce et gardez en tête que d’autres se concentrent sur la leur, ça permet de garder l’espoir. ».

Chimfunshi ne reçoit aucune aide du gouvernement, ils dépendent entièrement des visites et des dons qu’ils reçoivent de partout dans le monde pour leur survie. Vous pouvez vous en douter, la situation actuelle est particulièrement compliquée pour eux en l’absence de visiteurs. Si vous souhaitez les aider, vous pouvez le faire sur le lien suivant : https://www.chimfunshi.de/en/donate/ . Ils apprécieront grandement !

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Sheila nous a prêté son canoë pour aller faire un tour sur la rivière derrière la maison. Cliquez sur les flèches pour en voir quelques photos:

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