23 – “Souviens-toi, il y a vingt-cinq ans”

23 – “Souviens-toi, il y a vingt-cinq ans”

Quand vous entendez parler du Rwanda, vous avez probablement à l’esprit le génocide survenu en 1994. Vous avez peut-être vu le film « Hotel Rwanda », regardé un documentaire ou lu des articles sur les atrocités qui s’y sont déroulées. En ce qui nous concerne, c’est à ça que nous pensions en entendant ce nom.

Maintenant, le nom « Rwanda » nous renvoie les images d’un superbe pays où les habitants sont très accueillants. Nous pensons à son héritage culturel (voir l’article n°24) et son art plein de couleurs (voir l’article n°22).

Si le pays ne se réduit plus à son histoire tragique, le souvenir est important. Car pour éviter des tragédies futures, il faut comprendre le passé.

“Kwibuka 25” – “Souviens-toi, il y a 25 ans”

Le Musée de la Campagne contre le Génocide se trouve à l’intérieur du Parlement à Kigali. Comme son nom l’indique, il vise à éviter de futurs génocides en éduquant le public sur les évènements qui ont conduits à celui du Rwanda.

De tels tragédies semblent impensables, surtout de notre vivant. Il y a eu de nombreux génocides par le passé et, malheureusement, il y en aura probablement encore d’autres. Heureusement des musées comme celui-ci ou des organisations comme l’Institut Aegis (Britannique) ou Prevent Genocide International aident à comprendre les causes et conséquences des génocides.

Au Rwanda, certaines de ces causes sont à chercher dans la propagande contre les Tustis. Dans les journaux et à radios de l’époque, les Tutsis sont présentés comme les ennemis publics numéros un et une menace pour les Hutus. Nous sommes frappés de voir que les termes et éléments graphiques employés rappellent fortement les propagandes nazies contre les juifs, soixante ans après. Preuve que l’Histoire peut se répéter quand la peur est utilisée pour manipuler les masses.

La rapidité des évènements est particulièrement marquante. Après les Accords de Paix d’Arusha, l’avion du Président Habyarimana est abattu, le lendemain dix soldats belges de l’ONU sont assassinés. Trois mois plus tard, plus de huit-cent mille Tutsis (et Hutus sympathisants) ont été massacrés.

Impossible de rester neutre. Chaque rwandais était soit bourreau soit victime. Nous réalisons que chaque personne de plus de trente ans que nous croisons a probablement participé aux massacres. Les pays voisins ont aussi été affectés, en accueillant dans des camps les réfugiés qui tentaient de s’échapper.

Malheureusement, nombreux sont ceux qui n’ont pas pu s’enfuir. Une des photos les plus frappantes montre les expatriés et soldats de l’ONU en train d’être évacués dans un pick-up, pendant que des Rwandais autour d’eux les supplient de ne pas les abandonner. La communauté internationale n’a malheureusement pas été à la hauteur : malgré les messages d’alerte du commandant des forces de l’ONU sur place, Roméo Dallaire, aucune aide n’est envoyée.

Le musée détaille comment le Front Patriotique Rwandais, mené par Paul Kagamé (l’actuel Président) a reconquis le pays. Il raconte aussi comment l’Opération Turquoise de l’armée française a permis aux forces génocidaires de s’échapper vers la RDC. Depuis, les relations entre la France et le Rwanda sont restées très tendues. En 2008, le Rwanda a changé sa langue officielle du Français à l’Anglais. Nous avons remarqué que les gens parlent plus facilement Anglais avec nous, même si les plus âgés parlent mieux Français. Mais les choses évoluent dans le bon sens désormais, et le Rwanda a même récemment signé un partenariat avec le PSG. https://www.youtube.com/watch?v=lKyeQXPHjP4

A la fin du musée nous sommes conduits sur le toit par la guide. Le temps que nos yeux s’habituent à la lumière, tout ce que nous avons appris continue à circuler dans nos têtes. La façade n’a jamais été refaite et porte toujours les impacts des balles et obus, stigmates permanents des combats fratricides. La vue est superbe, difficile d’imaginer que dans les collines alentours ont pu résonner des coups de feu à la place des chants d’oiseaux que nous entendons.

Le Mémorial du Génocide est différent de celui sur la Campagne contre Le Génocide. Il est bien plus chargé en émotions. Il commence par un petit film dans lequel des Rwandais décrivent le meurtre de leurs familles (parfois perpétrés par leurs meilleurs amis !) et comment ils ont réussi à survivre. Le musée rappelle les évènements mais fait surtout la part belle aux témoignages, photos et vidéos. Difficile de mettre des mots sur la réalité que racontent ces gens et ces images. Nous passons en silence de salle en salle, envahis par des émotions très fortes : la tristesse, devant ces récits de vies brisées ; la peur, devant les plus terribles excès de l’Humanité ; la colère, face à ces actes impensables. Certaines images sont difficilement soutenables et nous font même détourner les yeux. Il est terrifiant de constater qu’il n’y avait aucun refuge possible, même les églises devenaient le théâtre de massacres.

Les chiffres se parent de visages quand nous entrons dans une salle remplie de portraits de victimes. Nombre d’entre eux sont des photos de mariages. Une autre salle est remplie de vêtements et d’objets ayant appartenus aux victimes. Plus loin, des dizaines de crânes et ossements retrouvés sur les lieux des massacres. Tous identiques, ils rappellent l’évidente unité de la race humaine ainsi que la folie à laquelle peut conduire les divisions que nous y créons.

La salle la plus insoutenable du musée est consacrée aux enfants (parfois âgés de quelques mois seulement). Sont affichés ici des portraits de certains d’entre eux, ainsi qu’un bref descriptif de leurs passions et personnalités puis la cause de leur mort. L’apposition de ces sourires, de ces mots d’enfants et de la brutalité de la mort rend cette salle particulièrement difficile. Nous en sortons les larmes aux yeux. 

Au cœur de l’horreur on trouve aussi de belles histoires. Damas Gisimba, directeur d’un orphelinat, a caché et protégé plus de 80 adultes et 300 enfants. Sœur Hélène Nayituliki a caché des dizaines de personnes dans l’école dont elle était la directrice. Félicité Niyitegeka aida plusieurs dizaines de personnes à échapper aux massacres et le paya de sa vie. Et il y en a tant d’autres encore…

Des noms de victimes enterrées ici

Lors de la visite de ces musées, un des aspects qui nous a le plus touché est la force du pardon. Comment imaginer pardonner à ceux qui ont assassiné des familles entières ? Quel genre de courage faut-il pour dépasser les pulsions de vengeance au nom d’un vivre-ensemble futur ? A la fin du génocide, les gens ont trouvé la force de passer à autre chose, de reconstruire le pays. Les communautés ont constitué leurs propres tribunaux, appelés Gacacas. Les coupables se présentaient devant le village et les proches restants de ceux qu’ils avaient tués ; ils demandaient alors pardon. Ces tribunaux populaires ont joué un rôle essentiel dans la reconstruction du pays.  Les survivants y apprenaient où se trouvaient les corps des membres de leurs familles. Les assassins ont pu y avouer leurs crimes et être pardonnés.

Il n’y a plus ni Hutus ni Tutsis désormais, seulement des Rwandais. Le dernier samedi de chaque mois toute la population de chaque village se réunit pour travailler sur des projets pour la communauté, comme la construction de nouvelles maisons ou le nettoyage des rues. Ça s’appelle l’Umuganda. Bien entendu, le passé n’est pas oublié, mais ils ont fait le choix de pardonner pour rebâtir leur pays. Que de progrès réalisés en vingt-cinq ans !

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