22 – Kigali : Une renaissance moderne

22 – Kigali : Une renaissance moderne

Le Peace and Grace Motel est une expérience en soi. Le service est très très très lent, ça en devient même comique. La spécialité ici, c’est « poulet-frites ». Attablés dans la cour de l’hôtel, nous voyons arriver les motos qui transportent les poulets, pendus par les pattes sur les flancs des engins. Chaque poulet est ensuite attrapé et déposé dans des cages juste à l’extérieur des cuisines, malgré les caquètements de protestation. Enfin, à l’extérieur n’est pas totalement exact, puisqu’il n’y a pas de séparation avec la cour. Les poulets sont aux premières loges pour assister à leur destin funeste, et nous également.

Etonnement, nous ne sommes pas spécialement tentés par le « poulet-frites ». Nous commandons une pizza, végétarienne. Plusieurs heures, et plusieurs rappels, plus tard (sans exagérer), la pizza arrive. Malgré tout ce temps la pâte est quasiment crue mais nous avons faim alors nous ne faisons pas les difficiles. Ce sera la dernière pizza ici. Nous retenons la leçon : c’est la spécialité ou rien !

Nous avions réservé la chambre sur booking.com (un de nos sites pour comparer les hébergements, avec ioverlander, Couchsurfing et Airbnb). La réservation précise « petit-déjeuner inclus ». Le matin suivant nous commandons donc nos petits-déjeuners, attendons l’heure réglementaire, re-commandons, attendons encore une demi-heure, puis demandons où en sont nos plats quand, enfin, un pain et un œuf au plat apparaissent. Oui, un seul. Nous demandons alors où se trouve le second. « Oh. Non messieurs-dame, il n’y a qu’un petit-déjeuner ». Quelle idée d’être deux dans un chambre double… Nous réussissons finalement à en négocier un deuxième, qui arrivera après que le chef a fini de nettoyer la cuisine. C’est qu’il a une liste de tâche bien précise, voyez-vous, il ne s’agirait pas d’en modifier l’ordre…

Il faut bien le dire, nous avons radicalement changé notre rapport au temps depuis que nous sommes en Afrique. Nous ne protestons plus quand les choses n’arrivent pas dans un laps de temps raisonnable. Nous avons appris à nous détacher de ces considérations et c’est sûrement pour le mieux.

Nous avons d’ailleurs trouvé une excellente analyse du temps africain dans un livre que nous lisons en ce moment : « Ebène – Aventures africaines », de Ryszard Kapuściński. Voici ce qu’il en dit :

L’Européen et l’Africain ont une conception du temps différente, ils le perçoivent autrement, ont un rapport particulier avec lui. Pour les Européens, le temps vit en dehors de l’homme, il existe objectivement, comme s’il était extérieur à lui, il a des propriétés mesurables et linéaires. Selon Newton, le temps est absolu : « le temps mathématique, absolu, véritable s’écoule de par lui-même, par sa propre nature, uniformément, et non en fonction d’un objet extérieur ». L’Européen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. Pour exister et fonctionner, il doit observer ses lois immuables et inaltérables, ses principes et ses règles rigides. Il doit observer des délais, des dates, des jours et des heures. Il se déplace dans les lois du temps en dehors desquelles il ne peut exister. Elles lui imposent ses rigueurs, ses exigences et ses normes. Entre l’homme et le temps existe un conflit insoluble qui se termine toujours par la défaite de l’homme : le temps détruit l’homme.

Les Africains perçoivent le temps autrement. Pour eux le temps est une catégorie beaucoup plus lâche, ouverte, élastique, subjective. C’est l’homme qui influe sur la formation du temps, sur son cours et son rythme (il s’agit, bien entendu, de l’homme agissant avec le consentement des ancêtres et des dieux). Le temps est même une chose que l’homme peut créer, car l’existence du temps s’exprime entre autres à travers un évènement. Or c’est l’homme qui décide si l’événement aura lieu ou non. Si deux armées ne s’affrontent pas, la bataille n’aura pas lieu (et donc le temps ne manifestera pas sa présence, n’existera pas). Le temps est le résultat de notre action, et il disparaît quand nous n’entreprenons pas ou abandonnons une action. C’est une matière qui, sous notre influence, peut toujours s’animer, mais qui entre en hibernation et sombre même dans le néant si nous ne lui transmettons pas notre énergie. Le temps est un être passif, surtout dépendant de l’homme. C’est tout à fait l’inverse de la pensée européenne. Pour le traduire en termes pratiques, cela veut dire que si nous allons à la campagne où doit se tenir l’après-midi une réunion, la question « quand aura lieu la réunion ? » est insensée. Car la réponse est connue d’avance : « quand les gens se seront réunis. »

[…]  Quelque part dans le monde tourne, coule une énergie mystérieuse qui, si elle s’approche de nous et nous emplit, nous donne la force de mettre le temps en mouvement : il se passera alors quelque chose. Mais tant que cela n’arrive pas, il faut attendre. Tout autre comportement est illusoire et utopique.

Alors nous avons patienté. La question « Quand est-ce que les œufs et le pain seront prêts ? » est insensée. Car la réponse est connue d’avance : « Quand le chef les aura cuisinés ».

Nous passons le reste de notre temps à Kigali hébergés chez Evode. C’est l’oncle d’une amie proche de Heather à Paris (Lily). Nous ne l’avions jamais rencontré, mais il nous traite immédiatement comme si nous faisions partie de la famille. Il nous fournit une excellente chambre, nous cuisine de bons dîners et est de bonne compagnie, en plus de nos aider à trouver tout ce dont nous avons besoin à Kigali.    

Pour nous rendre chez lui nous parcourons les rues de Kigali. Elles sont bien larges, propres, laissent la place à des trottoirs (!), des pistes cyclables (!), des jardins bien entretenus et de jolis arbres. Nous passons devant des ambassades, des maisons cossues, un hôpital flambant neuf – c’est impressionnant. Voitures et moto-taxis se partagent la route. Contrairement au Kenya et à la Tanzanie, ici les motos n’acceptent qu’un seul passager et fournissent des casques ! La nuit, des lampadaires à LED éclairent les rues. Ils font briller les collines aux alentours, c’est très joli.

Nous commençons notre premier jour d’exploration de Kigali en nous promenant à travers la ville. Nous ne sommes pas des fans d’exploration urbaine, mais Kigali est une ville agréable. Au coin d’une rue un superbe paysage déploie ses strates successives. Des jolies fleurs et de grands arbres, derrière lesquels on voit des maisons entourées d’herbe et de bananiers, puis un pan de forêt d’où émergent quelques immeubles. Au loin, les silhouettes des collines encadrent la vue.

Il y a des passages piétons partout où il faudrait (!) et les voitures s’arrêtent pour nous laisser passer ! Pas de détritus dans les rues et même, pour la première fois du voyage, nous trouvons des poubelles de tri. Petit sursaut de joie à cette vue.

Notre premier arrêt est au Mémorial de la Campagne contre le Génocide (voir l’article n°23). Quelques heures plus tard, nous en sortons avec une connaissance approfondie du passé du pays et un respect exacerbé pour les progrès accomplis en vingt-cinq ans. Nous continuons l’exploration, passons devant le Convention Centre (bâtiment à l’architecture remarquable, inspirée par le palais royal de Nyanza), nous passons par un joli rond-point décoré d’une statue, puis devant divers boutiques et restaurants avant d’arriver à notre destination : l’Inzora Rooftop Café.

A l’entrée se trouve une bonne librairie / papeterie (où nous achetons le livre de Ryszard Kapuściński). Comme des animaux à leur point d’eau, ici viennent s’abreuver les expats, groupes de femmes au foyer, hipsters et télétravailleurs. Ils se partagent la jolie vue, la bonne cuisine et la bande passante du WiFi.

Le dernier arrêt est au Inema Art Centre, une bonne surprise. Ça fait plaisir de visiter un musée qui mélange différents styles d’art, pas juste des représentations d’animaux ou de « l’art traditionnel africain ». L’ambiance est sympa. C’est funky, moderne, plein de couleurs. A l’extérieur, des objets en fin de vie sont transformés en oeuvres : ici une voiture, là des pots de peinture, plus loin des câbles ou des pierres. A l’intérieur, les artistes résidents exposent leurs œuvres.

 « Nous voulons avoir le genre de progrès qui rendra le Rwanda méconnaissable à ceux qui nous définissent à travers notre histoire tragique. Nous bâtissons le futur que les Rwandais méritent » – Le Président Paul Kagamé.

Nous rentrons ensuite chez Evode, en traversant les beaux quartiers résidentiels nous imaginons qu’il doit être agréable de vivre ici. Kigali nous a conquis.

One Reply to “22 – Kigali : Une renaissance moderne”

  1. c’est étonnant de voir que ce pays qui a été en guerre sanglante il y a quelques années s’est reconstruit aussi vite !
    Cette ville semble plus propre que nos villes françaises …. ses occupants sont plus disciplinés ! les français devraient prendre des leçons…

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