15 – Au pays du thé ☕

15 – Au pays du thé ☕

Nous recommandons de lire cet article avec une tasse de thé à la main. Pas de café, cet article est dédié au thé.

Nous sommes dimanche matin. Alors que nous quittons Nairobi, nous entendons les chants de louange qui sortent des églises autour. Un peu plus tard, nous comprenons que nous approchons de notre destination en voyant s’étendre les plantations de thé, comme une couverture en patchwork sur des kilomètres à la ronde.

Les maisons des travailleurs au mileu des plantations

Le thé tient une place prépondérante dans la culture kenyane. Ce pays en est le premier producteur en Afrique et le principal exportateur mondial de thé noir. Il représente 28% des revenus d’exportation du pays. Anecdote en chiffres : 47.302.158 kg de thé fut exporté vers le Royaume-Uni en 2018, contre seulement 9.998 kg vers la France.

La plupart des grandes exploitations du pays se trouvent dans la région de Kericho, où nous nous rendons. C’est même là que se trouve la plus grande au monde. Elles datent du milieu du vingtième siècle après que Tom Rutter, de la compagnie Brooke Bond Tea Ltd (plus connue maintenant sous le nom d’Unilever), réalisa pendant un safari que la région était propice à la culture du thé. Cela est dû à la situation géographique du lieu : proche de l’équateur pour un climat humide et des altitudes autour de 2000 mètres.

Nous passons une semaine au pays du thé. Nous dormons près du thé, nous le sentons, nous assistons à sa fabrication et, bien sûr, nous en buvons.

Pour la première fois depuis le début du voyage, nous nous sentons réellement en vacances. Pendant 6 nuits nous campons dans les jolis jardins du Tea Hotel. L’endroit fut construit dans les années cinquante par Brook Bond Tea Ltd (BBT, ndlr) pour loger ses équipes dirigeantes. Des expatriés britanniques pour la plupart. Le bâtiment connut clairement des jours meilleurs, mais il reste impressionnant. Digne d’une reine, il reçut Elisabeth II et le Prince Edward en 1952. Les hauts plafonds et la décoration intérieure rappellent l’époque victorienne. Que ce soit le parquet, les meubles anciens, les grandes cheminées ou les chandeliers ciselés, rien n’a changé depuis des décennies.  

Nous profitons de nos calmes soirées assis devant des feux de cheminés à manger des frites masala, et de nos journées à nous reposer dans le grand salon lumineux en buvant du thé. Le personnel est très accueillant et nous sommes presque tristes de les quitter après une semaine. Nous passons nos dernières minutes avec eux à regarder le héros national Eliud Kipchoge courir un marathon en moins de deux heures. Un final en apothéose !

Frites Masala devant la cheminée 😍
Le salon 🌞

Beaucoup de coureurs kenyans sont d’ailleurs originaires de la région de Kericho, et nous avons rencontré le frère de l’un d’entre eux (Kiplagat) en se baladant dans les champs de thé derrière l’hôtel. Nous parlons longtemps avec lui (il est fermier et pasteur) de la beauté du Kenya, de ses athlètes talentueux et de ses habitants sympathiques. Il nous exprime sa frustration devant l’état de la corruption dans le pays, en expliquant par exemple qu’il faut donner des pots-de-vin pour obtenir un emploi. Il faut espérer que les choses s’améliorent. Nous n’avons pas vraiment été confrontés à cette réalité en tant que touristes. Il est arrivé une fois qu’un soldat nous demande de l’argent lors d’un contrôle mais nous avons refusé et il n’a pas insisté. Pour nous, jusqu’à maintenant, il y a beaucoup pus de positif que de négatif ici.

Les plantations à l’arrière du Tea Hotel

Etant à Kericho, nous décidons de découvrir comment le thé est produit. La zone n’est pas très touristique, nous cherchons à savoir comment faire pour visiter une usine. Nous apprenons alors qu’il faut trouver un ticket d’or dans un sachet de thé, et qu’il est fabriqué par des petits lutins et des écureuils géants. C’est faux, bien sûr. Nous trouvons une dame, Lilan Biegon, qui propose de nous emmener voir la Kabianga Tea Factory Ltd. Le processus de fabrication du thé est fascinant, surtout parce que l’une d’entre nous qui vient d’une famille où on boit beaucoup de thé dans un des pays qui en consomme le plus au monde !

Lilian, qui nous a gentiment organisé la visite

L’usine Kabianga se trouve à dix-neuf kilomètres du centre de Kericho. Nous nous y rendons en moto-taxi (appelés piki-pikis). Heureusement qu’ils ont leurs parapluies dessus car il se met à pleuvoir des cordes. La petite saison des pluies est arrivée en avance cette année, du coup il pleut de manière brève mais intense au moins une fois par jour (un peu comme l’été en Bretagne).  

Une fois arrivés, nous passons les portes colorées sur lesquelles sont rappelés les principes de la Rainforest Alliance (le logo avec la grenouille verte) et on nous fournit d’élégantes tenues pour la visite : des grandes blouses blanches et des chapeaux bizarres.

On nous montre tout d’abord les plantations de thé dans le jardin. Celles-ci servent surtout de décorations, les feuilles de thé venant des producteurs privés aux alentours. Ces fermiers fournissent généralement aux cueilleurs (« pickers ») des logements, des écoles, des hôpitaux et un salaire très faible (environ dix shillings kenyans par kilo de feuilles ramassées). Pour vous donner une idée avec le taux de change, un euro revient à cent quinze shillings. Les plantations qui n’appartiennent pas à des fermiers particuliers appartiennent aux grosses compagnies comme Unilever (Lipton) ou Finlay’s.  

Heather et les plantations de thé dans le jardin de l’usine👋

Les cueilleurs attrapent deux feuilles et un bourgeon au bout des branches des buissons de thé. Les meilleurs peuvent collecter leur poids en feuilles chaque jour. Ces feuilles sont rassemblées dans des grands sacs qu’ils portent sur le dos. Ces sacs sont ensuite transportés dans des camions avec une grande cage à l’arrière pour permettre aux feuilles de rester aérées.

Deux feuilles et un bourgeon
Les camions avec leurs cages ouvertes qui apportent les feuilles à l’usine

Quand les camions arrivent à l’usine ils passent par une station de pesage. Les feuilles sont ensuite triées pour en retirer tout ce qui ne correspond pas à « deux feuilles et un bourgeon ». Le camion refait un passage sur la balance et l’usine peut calculer ce qu’elle doit précisément au fermier. On nous explique que les fermiers touchent seize shillings du kilo. Un grand tableau noir à l’entrée donne les chiffres du jour : quels fermiers ont livré des feuilles, combien de kilos et quel pourcentage en a été conservé.

Station de pesage
Les chiffres du jour

Les feuilles sont placées sur un tapis roulant et tombent sur de grands plateaux où elles resteront à sécher pendant huit à dix heures.

Les feuilles en train de sécher
Il faut quatre kilos de feuilles pour faire un kilo de thé

Elles sont ensuite transportées par un autre tapis roulant (le mot reviendra souvent dans cet article) à l’étage. Là, elles sont séchées encore plus par de grands ventilateurs. C’est plus long en ce moment car la pluie est mouillée. Nous touchons les feuilles, elles sont chaudes. Cette étape de la fabrication du thé est appelée le « flétrissement des feuilles ».

Les ventilateurs

Une fois séchées, les feuilles descendent par un tuyau vers l’étage inférieur où se trouve la pièce principale de l’usine. Elles sont propulsées dans une machine qui les tranche en tous petits morceaux, qui passent alors sur un nouveau tapis roulant.

Cette fois-ci, de la vapeur est envoyée et les morceaux de plante ressemblent maintenant à des épinards ou des algues. Le tapis roulant descend un peu, et la bouillie verte est encore découpée. Nos narines se remplissent d’odeur de thé. Pas l’odeur habituelle qui sort de la tasse, mais plutôt comme de l’herbe mouillée. Cette étape du processus est appelée « Découpage, broyage et roulage ».

Le thé est ensuite transporté (par tapis roulant, vous vous en doutiez ?) vers l’endroit où il va fermenter. Il est chauffé pendant quarante-cinq minutes à trente-deux degrés puis quarante-cinq autres minutes à vingt-sept degrés. Des rouleaux mélangeurs en métal s’assurent que tous les grains sont bien atteints par le chauffage. Après ce passage, le mélange est désormais de couleur marron. Cette étape est bien sur appelée « fermentation ».

De bouillie verte…
…à bouillie marron

Une dame se tient au bout du tapis roulant pour enfourner la bouillie marron dans un gigantesque séchoir, chauffé à cinquante-cinq degrés par un gros fourneau.

Ce fourneau est alimenté en grosses bûches d’eucalyptus que les fermiers vendent à l’usine. Il ne s’éteint jamais car l’usine ne ferme pas, elle tourne en continu vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine et trois cent soixante-cinq jours par an.

Les bûches d’eucalyptus pour le fourneau

Quand la bouille ressort du séchoir, elle n’a plus le même aspect. Elle est maintenant bien plus granuleuse et ressemble à la terre sèche. Il y a des morceaux de toutes tailles, et de couleur plus ou moins foncée.

Plus loin, le « thé terreux » passe par une machine vibrante. C’est amusant à regarder! Les gros morceaux (avec des fibres) partent dans un seau. Les morceaux sans fibres continuent vers une autre table vibrante. Cette fois ils sont séparés entre cinq seaux selon leur taille de grain : de gros (BDI) à très fins (appelés « dust », poussière). Ces cinq seaux représentent le thé de meilleure qualité. Cette dernière étape du processus est appelée « extraction des fibres ».

La table vibrante
Les différentes tailles de grains après tri par vibration

Le thé avec des fibres qui a été retiré de la première table vibrante est du thé de seconde catégorie. Il est nettoyé et vendu (pour un prix plus bas) dans des pays comme le Soudan ou la Somalie.

Le thé de seconde classe

Le thé de première catégorie passe par un contrôle qualité avant d’être mis en sac, vendu et expédié.

Le contrôle qualité (goûter le thé, en fait)

Kabianga Factory produit du thé tout simple. Il n’est pas parfumé, rien n’est ajouté. Une partie est vendue aux populations locales, qui le boivent comme ça. Le reste est acheté par les grosses compagnies qui en font ce qu’elles veulent (le mélanger et le mettre en sachets par exemple).

Voilà ! Avec cette visite nous en savons beaucoup plus sur la deuxième boisson la plus bue au monde (et vous aussi, nous espérons) ; et nous apprécions mieux le temps et les efforts nécessaires pour produire ce que nous mettons dans nos tasses de thé. Bon, l’un d’entre nous reste quand même plus attaché au café, on vous laisse deviner qui. 😉

Si vous n’avez pas terminé votre tasse, voici de quoi rire un peu avec le thé:

Pourquoi une grenouille est souvent fatiguée ? Parce qu’elle prend le thé tard.

Que dit une tasse dans un ascenseur ? Je veux monter (je veux mon thé). 😂

One Reply to “15 – Au pays du thé ☕”

  1. Vos petits chapeaux me font penser à la série « la petite maison dans la prairie »

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